Vendredi 10 avril 2009
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VOIR OU NON LES FOULEES
Tout cavalier qui se lance en compétition de CSO ressent très vite le besoin de se rassurer pour réaliser le saut idéal.
Or, si le saut parfait est celui dont la trajectoire encadre parfaitement le profil de l'obstacle, il y a un dilemne de taille lorsque le cavalier commence à percevoir la zone de
battue (déclenchement du saut), car il doit aussi composer entre l'interprétation de la situation de ce que lui perçoit et de ce que le cheval "voit, analyse, et programme" sans
parfois tenir compte des indications de son pilote!
Le problème du cavalier est donc d'effectuer très tôt une évaluation de la distance restante à parcourir, puis de réguler éventuellement les foulées pour amener son cheval au point idéal de la
zone d'impulsion.
Pour cela, le cavalier dispose de deux types d'informations:
- les informations proprioceptives (équilibre, mouvement, énergie mise en oeuvre...que son cheval développe).
- les informations visuelles (orientation spatiale, vitesse
et distance, vitesse et temps, trajets et trajectoires...).
Le cavalier néophyte a une tendance récurrente à privilégier la vision centrale, en fixant son regard sur la tête de sa monture: il se prive
ainsi de toute prise en compte de l'environnement dans lequel il se déplace; il a perdu toute information relative à son repérage spatial. Lorsqu'il lève les yeux (en fin de courbe)...il réalise
que le trajet dessiné ne lui permet plus d'aborder l'obstacle dans de bonnes conditions et que s'il lui vient à l'idée de corriger son tracé...à contre-temps il augmentera le risque de dérobade
ou de refus.
De même en promenade:
- Alors, c'était bien ta balade? T'as vu la rivière en contre-bas du promontoire?
- Euh, non...mon cheval voulait brouter!
- Pas de chance pour toi...t'as tout râté!
Rappellez-vous les lithanies de votre instructeur qui vous serinait: "lève les yeux...regarde la cime des arbres...vois au-delà de l'obstacle...".
En un mot...." affranchis toi de ta dépendance"... "embrasse l'environnement dans lequel tu évolues".
Les anciens, nos maîtres et nos référents ont développé le sens pragmatique de ce qu'il convient de faire!
" Entre l'intuitif, le réflexif, l'emprique ou
le scientifique, la chance ou le hasard, la gestion forcée ou le laisser-faire, le contrôle ou la confiance...il ne manque plus que la prière!!!
Si nous pouvions tout prévoir, tout planifier sans paniquer, tout programmer...alors je vous prédis que l'équitation s'en remettrait à l'aide divine d'Equus Caballus, ad vitam eternam,...et
ad-mortem!
L'équitation reste donc une affaire de sensibilité, de sentiment, de tact, d'empathie... qui engage le cavalier dans un rapport de gestion de l'instant présent.
Le cheval est par essence Nature...et nous devons nous le réapproprier, ce qui signifie "vivre avec" Personnellement j'aurai tendance à exagérer le propos en clamant:
"vivre pour...!".
Le cheval...si tu as la fibre...alors tu le sens!
1) Le problème rencontré par le
cavalier:
Puisque le cavalier est en déplacement dynamique spatio-temporel semi-passif (c'est le cheval
qui galope!), il doit prendre en compte des informations visuelles en continu pour jauger de la distance qui lui reste à parcourir pour trouver la zone de battue idéale. La qualité des
informations recueillies s'intègre dans le processus:
Information(s)→Décision→Action(s).
2) Rôle de la vision:
Deux types de
vision:
- Vision centrale: gérée par le système complexe
rétino-géniculo-strié correspond à celle que l'on utilise pour lire un article passionnant, pour viser une cible... En saut d'obstacles, par exemple, elle intervient jusqu'à 2 foulées avant
le saut (F-2) se focalisant sur le plus haut plan, ou le second plan dans les obstacles larges. Après, au moment de la battue , elle a déjà "l'oeil" orienté vers la suite des
évènements.
- Vision périphérique: gérée par le système rétino-tectal donne
des informations sur l'état de l'environnement et l'équilibre. Cet aspect est fondamental, car il est parfois trompeur. Ainsi, lorsque confortablement installé dans la banquette du train à
l'arrêt en gare, occupé à lire (vous êtes donc en vision centrale), et que soudainement le train de la voie adjacente (que vous percevez en vision périphérique) démarre...vous réagissez par
une contraction musculaire brutale! Que s'est-il passé en réalité? Votre cerveau a été victime d'une illusion de mouvement, alimentée par votre vision périphérique, alors que votre vision
centrale se concentre sur un autre problème. On retrouve la même illusion au feu rouge, en voiture.
Ce constat doit nous être familier pour comprendre ce qui se passe en situation sportive. Concentré sur la cible à
atteindre...(ex: service au tennis)...tout mouvement de spectateur dans les tribunes devient gênant...car cela entraîne une modification de l'environnement qui perturbe la
programmation du geste.
La vision périphérique est donc votre indicateur essentiel sur votre positionnement spatial, et votre vitesse.
3) Estimation de la distance:
L'estimation de la distance par rapport à l'obstacle (ou si l'on préfère visualiser les foulées) est donc au coeur de
la problématique.
Ce problème affecte également les sauteurs à ski, les sauteurs en longueur... donc tous ceux qui doivent composer
entre prise d'élan et zone (réduite) d'impulsion. Il y a fort à parier que ces athlètes aient les mêmes soucis de précision.
Selon Paillard et Beaubanon (1978) in "coordination visuo-motrice et saisie manuelle".Edition Masson: " c'est
le phénomène d'expansion de la cible à approcher qui fournit les indications de vitesse et de distance". Plus on se rapproche de la cible (ici nous parlerons d'obstacle) plus le flux visuel
s'intensifie, comme des images de dessin animé qui défilent.
Pour organiser précisémment sa course d'élan, le sauteur en longueur enregistre des informations visuelles(centrales et périphériques) associées à des informations kinesthésiques (vitesse de
déplacement segmentaire, sensation de fluidité, impacts sonores des appuis sur la piste, réactivité de la piste...) pour réguler son approche. C'est rassurant quelque part,
inquiétant pour celui qui voudrait trouver la solution millimétrique.Tant mieux...l'incertitude (à égalité de chances et de règles) est la définition même de l'éthique sportive.
Le cavalier de CSO doit au même titre que
notre sauteur en longueur réussir l'adéquation prise d'élan/zone d'impulsion à la seule différence qu'il lui incombe d'enchaîner 10 à 12 sauts sans interruption.
Les sources d'erreurs sont multiples entre les problèmes d'équilibre propres au cavalier et au cheval; les oublis de parcours; les trajets non assurés; les
interventions inappropriées...
Le cavalier représente un obstacle à la progression vers l'obstacle! Tout l'art se résume à : "Se faire oublier pour accompagner l'activité de
son partenaire sans le gêner"!
Pas facile.
REGLE D'OR en CSO: "Tendre, Attendre...sans
Détendre"
4) Rappel du But en CSO:
- Maintenir l'activité
locomotrice du couple cavalier/cheval (impulsion; équilibre; élan; engagement; amplitude des foulées; réglages...).
- Accompagner sans gêner.
- Enchaîner sans heurts, en toute légèreté,
pour dessiner le parcours idéal.
- Construire son parcours en tenant compte du
profil des obstacles, envisager les options pour un gain chronométrique.
- Rester à l'écoute de son cheval.
5) Voir ; Ne Pas Voir ; ou Voir Autrement?
A ce stade
de mon analyse, je comprends votre désarroi: j'ai soulevé des problèmes, je n'ai pas apporté les réponses que vous attendiez! Que nenni, elles figurent toutes en
filigrane...le sentiment, le tact, le sens "équestre"...Mais vous voulez des preuves scientifiques? Continuez la lecture!!
Je vais donc devoir analyser pour vous et résumer une étude (dont je regrette la confidentialité!) qui a fait l'objet
d'une thèse présentée en 1985 à l'Institut national des Sports (INSEP) par Rémy Dinh-Phung : "Traitement des informations visuelles et contrôle de la locomotion du couple
Cavalier/Cheval en CSO".
- Hypothèse de départ: Comment visualise t-on les foulées pour assurer la ZI (zone de battue
idéale). Vision centrale , vision périphérique, ou autres modalités?
- Protocole: Des
cavaliers professionnels, sur 3 profils d'obstacles différents et isolés, portent des
lunettes qui occultent l'une et/ou l'autre
des modalités visuelles.
- Objectif: Déterminer quel type de vision utiliser en phase de préparation.
Je vous passe les détails, calculs scientifiques et autres diagrammes...pour ne retenir que les données utilisables dans
notre pratique, tout en sachant que sur un parcours enchaîné de 10 à 12 obstacles on relèverait assurément d'autres problèmatiques de nature plus complexes.
En condition normale de saut, quelque soit le profil de l'obstacle, on remarque une centration visuelle sur la barre située au
plan haut et en son milieu jusqu'à 2 foulées avant le déclenchement du saut. Cette focalisation visuelle entraîne un flux (que je définirais comme une succession d'images qui se
rapprochent) qui renseigne sur la distance par rapport à l'obstacle. Mais dès lors que l'on prive les cavaliers grâce au port de lunettes spéciales, d'une modalité visuelle centrale ou
periphérique, il n'y a pas de contre-performance. Il y aurait donc compensation par une 3ème voie?
Sur les mêmes sauts, vision complètement occultée 7 foulées avant ZI...il n'y a pas altération de la performance!
Le fait qu'il n'y ait pas de différences lorsque des cavaliers de haut niveau sont privés d'une modalité visuelle (voire des deux) prouve qu'ils prendraient des repères kinesthésiques
(cadence, équilibre, engagement...) pour organiser et contrôler la phase d'approche de l'obstacle.
CONCLUSION: Voir loin, anticiper, pré-agir, sentir...nous semble plus pertinent que de chercher des formules mathématiques qui placeraient le cheval sur la bonne
foulée. Ainsi Pierre Durand, Champion Olympique à Séoul en 1988 avec Jappeloup, a réalisé un DVD consacré à ce thème (Foulées et Trajectoires Edition Tag Films) et sa
conclusion relativise le problème angoissant de voir ou non la bonne foulée :" il faut s'appliquer à dessiner le meilleur parcours".
Signé: jackandalou.